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Sortez du cloud et touchez à l’herbe. Est-ce encore possible? 

Ma Veille Techno

Comprendre la fatigue numérique dans un monde hyperconnecté

Quand le problème n’est plus le temps d’écran 

Pendant longtemps, l’idée de « décrocher » du numérique semblait relativement simple. Il suffisait de fermer son ordinateur, de ranger son téléphone dans un tiroir et de partir profiter de l’été. Aujourd’hui, la réalité est un peu plus complexe. Pour une grande partie des travailleurs et travailleuses du secteur des technologies de l’information et des communications, les écrans ne sont pas seulement une distraction. Ils sont l’outil de travail principal. 

Alors, est-il encore possible de sortir du cloud et de toucher à l’herbe? 

La réponse est probablement oui. Mais pas nécessairement de la façon dont on l’imagine. 

Le véritable enjeu n’est peut-être plus de réduire drastiquement notre temps d’écran. Après tout, plusieurs professions du numérique reposent sur l’utilisation constante d’ordinateurs, de plateformes collaboratives, d’outils d’analyse, de logiciels spécialisés ou encore de systèmes alimentés par l’intelligence artificielle. Demander à une personne qui travaille huit heures par jour devant un écran de simplement « se déconnecter » relève parfois davantage du slogan que d’un conseil réaliste. 

Le problème est ailleurs. Ce qui nous épuise n’est pas uniquement le temps passé devant nos appareils, mais la façon dont ceux-ci sollicitent continuellement notre attention. 

Une fatigue qui dépasse les écrans 

Les spécialistes parlent d’ailleurs de fatigue numérique pour décrire un ensemble de symptômes associés à l’utilisation intensive des technologies. Fatigue oculaire, maux de tête, douleurs au cou et aux épaules, troubles du sommeil, difficulté à se concentrer ou sentiment de saturation mentale font partie des manifestations les plus fréquentes. L’exposition prolongée aux écrans joue un rôle, mais elle n’est qu’une partie de l’équation. Le véritable coupable pourrait bien être la surcharge cognitive créée par le flux constant de notifications, de messages, de réunions virtuelles, d’alertes et de contenus qui se disputent notre attention du matin jusqu’au soir.  

À cette fatigue numérique s’ajoute un autre phénomène de plus en plus documenté : la fatigue informationnelle. 

Nous vivons dans un environnement où l’information est omniprésente. Nouvelles, réseaux sociaux, infolettres, balados, vidéos courtes, publications professionnelles, analyses spécialisées et actualités internationales se succèdent à un rythme sans précédent. Une enquête récente rapporte que 58 % des personnes interrogées affirment se sentir submergées par la quantité d’information qu’elles reçoivent quotidiennement. Plusieurs disent ressentir du stress, du découragement ou encore une impression de ne jamais pouvoir suivre le rythme.  

Plus surprenant encore, certaines personnes choisissent désormais d’éviter volontairement l’actualité pour préserver leur bien-être mental. Ce phénomène, parfois appelé « exode informationnel », ne traduit pas nécessairement un désintérêt pour les enjeux collectifs. Il reflète plutôt une volonté de se protéger d’un flux informationnel perçu comme répétitif, anxiogène et parfois paralysant.  

De la fatigue de la preuve à la fatigue de l’attention 

Cette réflexion rejoint d’ailleurs certains constats déjà observés dans les travaux de prospective de TechnoCompétences. Dans un monde où les contenus générés automatiquement se multiplient et où les frontières entre le vrai et le faux deviennent de plus en plus floues, plusieurs chercheurs évoquent l’apparition d’une « fatigue de la preuve ». À force de devoir constamment vérifier, valider et contextualiser l’information, certaines personnes finissent par éprouver un sentiment d’épuisement face à l’effort requis pour distinguer le fiable du douteux.  

On pourrait donc se demander si une autre fatigue n’est pas en train d’émerger en parallèle, la fatigue de l’attention. 

Car au-delà du temps passé en ligne, c’est notre capacité à maintenir notre concentration qui semble devenir une ressource de plus en plus rare. Chaque notification, chaque fil d’actualité actualisé en continu, chaque interruption vient fragmenter notre réflexion. Le défi n’est plus seulement d’avoir accès à l’information. Il consiste désormais à choisir celle qui mérite réellement notre attention. 

Se protéger de la technologie grâce à la technologie 

Face à ce constat, un phénomène plutôt paradoxal gagne en popularité. De plus en plus de personnes utilisent… la technologie pour se protéger de la technologie. 

L’un des exemples les plus médiatisés est Brick, un dispositif physique qui bloque temporairement certaines applications sur un téléphone intelligent. Son principe est étonnamment simple : pour retrouver l’accès aux applications choisies, il faut physiquement se déplacer jusqu’au dispositif. Cette légère friction suffit souvent à interrompre le réflexe automatique qui nous pousse à ouvrir Instagram, TikTok ou les nouvelles pour la dixième fois de la journée.  

Le succès de ce type d’outil repose sur une idée fondamentale : la volonté seule n’est pas toujours suffisante. Les technologies sont conçues pour capter notre attention. Il peut donc être utile de mettre en place des mécanismes qui ralentissent nos automatismes. 

Mais il n’est pas nécessaire d’acheter un gadget pour y parvenir. 

Déplacer les réseaux sociaux dans un dossier caché, retirer certaines applications de l’écran principal, désactiver les notifications non essentielles, imposer une authentification biométrique supplémentaire avant l’ouverture d’applications particulièrement engageantes ou encore laisser son téléphone dans une autre pièce pendant certaines activités sont autant de moyens simples de réintroduire volontairement un peu de friction dans nos habitudes numériques. 

L’objectif n’est pas de vivre comme en 1995. Il est simplement de reprendre un certain contrôle sur notre attention. 

Le retour discret de l’analogique 

C’est peut-être ce qui explique aussi le retour discret de plusieurs activités analogiques. Les ventes de livres papier demeurent robustes. Les carnets de notes, les appareils photo dédiés, les jeux de société, les clubs de marche, le jardinage, le bricolage et d’autres loisirs créatifs connaissent un regain d’intérêt dans plusieurs milieux. 

Ces activités ont quelque chose en commun. Elles permettent de consacrer son attention à une seule chose à la fois. 

À une époque où presque tout cherche à nous interrompre, cette expérience devient étonnamment précieuse. Lire un livre sur une terrasse, cuisiner sans consulter son téléphone, partir en randonnée sans écouter de balado ou simplement prendre le temps d’observer ce qui nous entoure sont peut-être devenus des gestes plus révolutionnaires qu’ils n’en ont l’air. 

Toucher à l’herbe, au sens figuré comme au sens propre, ne signifie pas rejeter la technologie. Cela signifie simplement se rappeler que tout ne doit pas nécessairement passer par un écran. 

Une compétence d’avenir pour les professionnel·les du numérique 

Pour le secteur des TIC, cette réflexion mérite une attention particulière. Les emplois du numérique continueront de se transformer, de se spécialiser et d’intégrer davantage d’automatisation, d’intelligence artificielle et d’outils connectés. Rien n’indique que nos carrières deviendront moins numériques au cours des prochaines années. 

Cependant, à mesure que la quantité d’information disponible augmente, certaines compétences pourraient prendre encore plus de valeur. Savoir gérer son attention, faire preuve de jugement critique, filtrer l’information pertinente, maintenir sa concentration malgré les interruptions, prendre du recul avant de réagir, péserver des espaces de réflexion dans un environnement saturé. Ces enjeux rejoignent d’ailleurs plusieurs réflexions déjà soulevées par TechnoCompétences sur la littératie numérique, la pensée critique et l’adaptation aux nouveaux environnements informationnels.  

Ces compétences sont déjà essentielles. Elles pourraient devenir stratégiques. 

Reprendre le contrôle de son attention 

Alors, est-il encore possible de sortir du cloud et de toucher de l’herbe? 

Peut-être que la question n’est pas de savoir combien de temps nous passons connectés, mais plutôt comment nous choisissons de l’être. Parce qu’au fond, toucher à l’herbe ne signifie pas fuir la technologie. C’est simplement se rappeler que notre attention est précieuse et que, même dans un monde hyperconnecté, nous pouvons encore décider où nous souhaitons la consacrer. 

Et si l’une des compétences les plus importantes de l’ère numérique consistait justement à savoir quand lever les yeux de l’écran?