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Quand mesurer sa santé devient une source de stress.

Numérique Responsable, Sobriété Numérique

L’anxiété liée aux montres connectées

La première fois que j’ai fait du vélo avec ma collègue et gestionnaire Joëlle, je suis presque tombée en bas de ma selle. Le sujet de mon étonnement était assez simple, elle n’avait aucun dispositif pour calculer le nombre de kilomètres, sa vitesse ou son ascension. Et moi, comme néophyte du vélo, j’avais toutes ces données  métriques sur le bras. 

L’histoire ne dit pas que Joëlle fait des centaines de kilomètres de vélo par mois et attaque les côtes comme une championne, alors que moi, je repousse chaque année mon défi de monter le mont Royal. 

Se rendre compte du problème 

Alors, je suis coupable de porter une montre qui capte mes données depuis quelques années. Au début, la raison était « bonne », comme elle l’est souvent. J’étais en dépression majeure et je voulais faire 30 minutes d’exercice par jour pendant un an. Ce que j’ai fait avec brio. Comme récompense, j’ai changé de montre pour une plus performante en mai 2024 et elle est restée à mon poignet jusqu’à la fin de juin 2026. 

J’ai compris que j’avais un problème de déconnexion, entre autres, et un manque de confiance envers mon corps et mes propres sensations. Et je ne m’étais jamais demandé où allaient toutes ces données que je gardais comme guide ultime de ma santé physique. 

Pourtant, ma montre ne m’a pas empêchée de me blesser le pied en course et elle m’a causé beaucoup de stress de performance. Si mon intention première était plus pure, disons que mon usage réel ne l’était pas tant que ça. 

Toujours connectée 

Je me suis mise à donner tout. Mes pas, mes calories dépensées, mon cycle menstruel, mon pouls, le temps passé debout ou assise, mon sommeil : tout ça était enregistré dans l’application de ma montre. Et ce n’est pas tout, même pas assez…j’avais AUSSI les messages textes des personnes importantes dans ma vie sur ma montre. 

Peu de temps avant de prendre la décision d’enlever ma montre pour voir ce que ça allait me faire, j’étais au cinéma avec mon fils avant qu’il parte passer son été à Natashquan. Au début du film, je reçois un message texte qui gâche complètement mon écoute. Je reste en état d’hypervigilance durant tout le film. J’ai décidé que c’était assez. 

Je devais prendre une pause.  

Des mécanismes de dépendance 

Avec un peu de recul, j’ai découvert que mon expérience n’avait rien d’exceptionnel (!). Plusieurs chercheurs s’intéressent maintenant aux mécanismes qui rendent les montres connectées si difficiles à délaisser. L’un des plus puissants est ce qu’on appelle la quantification de soi. En enregistrant nos pas, notre sommeil, notre fréquence cardiaque ou nos calories, ces appareils nous encouragent à nous fier aux données plutôt qu’à nos propres sensations. Une étude publiée dans la revue Digital Health montre que certaines personnes développent progressivement une forme d’attachement aux données elles-mêmes, au point de ressentir que l’appareil est devenu indispensable pour comprendre leur état de santé ou évaluer leurs performances. 

À cela s’ajoutent les mécanismes de récompense intégrés à plusieurs montres. Badges, objectifs quotidiens, séries de jours consécutifs, anneaux à compléter ou rappels d’activité utilisent des principes de ludification que l’on retrouve également dans les réseaux sociaux et les jeux vidéo. Ces récompenses créent une boucle où chaque objectif atteint génère une petite satisfaction qui encourage à recommencer. Des chercheurs de l’Université du Delaware soulignent d’ailleurs que cette recherche constante de progression peut contribuer à un usage problématique de la montre, particulièrement lorsque la performance physique ou les indicateurs de santé deviennent une source de validation personnelle. 

Mais le mécanisme qui m’a probablement le plus touchée est celui de la connexion permanente. Contrairement au téléphone, que l’on peut laisser dans une autre pièce, la montre demeure attachée à notre corps. Chaque vibration interrompt notre attention et nous pousse à vérifier ce qui se passe. Plusieurs chercheurs parlent désormais d’une sollicitation continue de l’attention qui peut alimenter un état de vigilance constant et rendre la déconnexion plus difficile. Certaines études observent même l’apparition d’une « anxiété des données de santé », où les utilisateurs consultent fréquemment leurs indicateurs biologiques et s’inquiètent davantage de leurs résultats. 

Je me suis alors demandé si ma montre m’aidait réellement à écouter mon corps ou si elle avait fini par me convaincre que seule une donnée pouvait le faire à ma place. C’est cette question qui m’a finalement poussée à l’enlever. 

Même pas morte, juste en retard! 

Après plus d’une semaine sans montre, je suis toujours vivante (je blague). J’avais très peur de ne pas être capable de vivre sans mes notifications au poignet. Au contraire, mis à part quelques petits retards parce que je ne regarde plus l’heure toutes les trois minutes, j’ai réussi à faire plusieurs choses que je croyais impossibles. 

La première a été de donner deux cours de yoga sans montre. Sans les afficher non plus sur Strava. Ensuite, il y a eu cette balade en vélo que je n’ai pas enregistrée non plus. 

Je dois avouer que ne pas enregistrer ma balade de vélo m’a un peu plus dérangée que de ne pas enregistrer mes cours de yoga, mais j’y vois une belle façon de me détacher de mes statistiques. 

Je crois que je vais seulement mettre ma montre connectée lorsque je vais faire un sport qui doit être plus comptabilisé, ma remise à la course par exemple, ou lorsque je vais aller faire une randonnée et que la fonction de secours sera pratique. Pour le reste, je vais m’inspirer de ma collègue Joëlle et y aller en mode déconnecté parce que c’est important et apaisant, une fois l’anxiété de manquer quelque chose passée. 

Et peut-être que la prochaine étape sera de faire des activités sans écouteurs, on ne sait pas! 

Sources 

  • Liu, Y. et Chen, Y. (2024). Étude sur l’attachement aux données et la quantification de soi, publiée dans Digital Health. journals.sagepub.com 
  • I Did 10,000 Steps so I Earned This Treat (2025). Étude sur les mécanismes de récompense, la ludification et l’usage problématique des montres connectées. journals.sagepub.com 
  • Université du Delaware. Recherche sur la progression, la validation personnelle et les usages problématiques liés aux montres connectées. udspace.udel.edu 
  • Wear With Care, Mayo Clinic Proceedings: Digital Health. Article sur l’anxiété liée aux données de santé et la consultation fréquente des indicateurs biologiques. mcpdigitalhealth.org 
  • Influence Mechanisms and Guiding Strategies of College Students’ Intention and Behavior of Using Smartwatches for Health Management (2026). Étude sur les mécanismes d’usage des montres connectées pour la gestion de la santé. mdpi.com