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Quand tout le monde peut créer, le goût devient une compétence

Ma Veille Techno, Nouvelles

Créativité et IA : pourquoi le jugement humain compte

Cet été, pendant mes vacances, j’ai remarqué un phénomène qui m’a fait réfléchir. Que ce soit dans les festivals, les événements locaux, les commerces ou les publications sur les réseaux sociaux, j’ai croisé une quantité impressionnante d’affiches et de visuels qui semblaient avoir été produits à l’aide de l’intelligence artificielle. Certaines étaient réussies, d’autres moins qui semblaient assemblées à la va-vite, remplies de détails inutiles, de typographies maladroites ou d’images qui attiraient l’œil sans vraiment communiquer quelque chose. 

Les affiches laides ne sont pas une invention de l’IA.

Le mauvais design existait bien avant ChatGPT ou Midjourney, ce qui a changé, c’est la vitesse à laquelle il est désormais possible de produire du contenu. Un concept visuel qui aurait auparavant demandé quelques heures de travail peut aujourd’hui devenir en quelques minutes une affiche, une publication ou une campagne entière. Résultat, le volume de contenu augmente plus vite que notre capacité à le filtrer. 

Cette accélération nous rappelle une chose importante. À mesure que les outils deviennent plus puissants, certaines compétences humaines prennent encore plus de valeur. 

La créativité n’est pas un luxe 

Depuis quelques années, les discussions sur le futur du travail tournent souvent autour de l’automatisation, de l’intelligence artificielle et des compétences techniques. La pensée critique est aussi mise de l’avant comme compétence essentielle sur le marché du travail. Il y a une dichotomie entre la demande de productivité et de vitesse et le temps que ça prend pour penser. On assiste à une drôle de danse où les compétences non-technique (soft skills) sont essentielles, mais peu mise de l’avant.  

Le Forum économique mondial classe la pensée créative parmi les compétences dont l’importance continuera de croître au cours des prochaines années, aux côtés de la pensée analytique, de la curiosité et de l’apprentissage continu. 

La créativité ne consiste pas seulement à dessiner, écrire ou imaginer des concepts publicitaires. Dans les métiers numériques, elle se manifeste souvent par la capacité à relier des idées, à reformuler un problème ou à trouver une solution inattendue. C’est ce qui permet d’aller au-delà de la réponse la plus évidente. 

 L’IA peut générer des milliers de résultats à partir de ce qui existe déjà, elle calcule la meilleure probabilité d’une réponse souhaitée. Ce qu’elle ne possède évidemment pas, c’est l’expérience humaine qui permet de comprendre pourquoi une idée résonne auprès d’un public particulier ou pourquoi une approche est pertinente dans un contexte donné. C’est une machine qui n’a pas de sensibilité. 

Dans le secteur des technologies de l’information et des communications, cette nuance devient importante. Les outils permettent de générer plus rapidement, mais ils ne remplacent pas le regard de la personne qui comprend les besoins des utilisateurs, les réalités du marché ou les enjeux d’un projet. 

Le discernement comme avantage concurrentiel 

On parle souvent de créativité et d’esprit critique, mais beaucoup plus rarement du goût. Pourtant, le goût esthétique est peut-être l’une des compétences les plus sous-estimées de l’ère de l’IA. 

Ce discernement ne se limite pas aux préférences esthétiques. Il représente cette capacité à reconnaître ce qui fonctionne vraiment. Il permet de constater qu’un texte est trop long, qu’une image manque de cohérence ou qu’une campagne est techniquement correcte sans être convaincante. 

Comme le suggère Rick Rubin dans The Creative Act, créer consiste moins à produire davantage qu’à développer sa capacité à remarquer, sélectionner et affiner les idées qui méritent d’être retenues. 

Pendant longtemps, produire des affiches, des bannières et des visuels constituait une barrière à l’entrée, il fallait maitriser la technique, les codes, avoir du temps. Aujourd’hui, pratiquement tout le monde peut générer un logo, un visuel, une vidéo ou un texte. La rareté ne se trouve plus dans la capacité à produire, elle se trouve dans la capacité à choisir, ce qu’on appelle le discernement. 

Choisir la meilleure idée parmi dix propositions. Choisir le bon angle parmi vingt possibilités. Choisir ce qui mérite d’être publié plutôt que ce qui est simplement assez bon. 

Dans les domaines de la création numérique, du marketing, de l’audiovisuel ou même du développement de produits, cette compétence devient un véritable avantage concurrentiel. Lorsque tout le monde dispose des mêmes outils, la différence repose davantage sur le jugement que sur la technologie. 

Le discernement agit un peu comme un filtre de qualité. Il permet de ralentir suffisamment pour se demander si ce que l’on produit apporte réellement de la valeur. 

L’esprit critique devient indispensable 

Cette même logique s’applique à l’esprit critique. L’OCDE rappelle que la créativité et la pensée critique figurent parmi les compétences clés dans les économies de plus en plus numériques et complexes. Elles permettent notamment d’évaluer l’information, de résoudre des problèmes nouveaux et de prendre des décisions éclairées. 

Dans un contexte où les contenus générés automatiquement se multiplient, l’enjeu n’est plus seulement de trouver une réponse, il consiste à déterminer si cette réponse est bonne. 

Lors d’une entrevue réalisée cet été dans le cadre de Ma carrière techno, la scientifique de données Fatma Kerouh soulignait justement que l’esprit critique est probablement l’une des compétences les plus précieuses aujourd’hui. Elle rappelait qu’une personne qui s’appuie entièrement sur l’IA sans développer sa capacité d’analyse risque d’accepter les résultats sans les remettre en question. 

Cette réflexion rejoint d’ailleurs plusieurs constats observés dans les organisations. L’utilisation croissante de l’IA exige davantage de discernement, d’interprétation et de jugement humain dans la prise de décision. 

Autrement dit, plus les outils deviennent intelligents, plus nous devons rester vigilants. 

Reprendre notre rôle d’humain 

Je crois qu’il faut éviter deux pièges. Le premier consiste à croire que l’IA va tout faire à notre place. Le second consiste à considérer que l’IA est responsable de tous les problèmes qu’elle génère. Dans les deux cas, on oublie le rôle central de l’humain. 

Les outils ne décident pas des images que nous publions, ils ne valident pas les campagnes marketing, ils ne choisissent pas les messages que nous diffusons. Ces responsabilités nous appartiennent encore. 

La créativité permet d’imaginer. Le discernement permet de choisir. L’esprit critique permet de réfléchir.  

 

Plus je pense aux affiches que j’ai croisées cet été, plus je suis convaincue que l’avenir du travail ne repose pas uniquement sur notre capacité à utiliser l’intelligence artificielle. Il repose aussi sur notre capacité à cultiver ce que nous possédons naturellement comme humain. 

Dans un monde où presque tout le monde peut produire du contenu, la véritable valeur se trouve peut-être moins dans l’outil que dans le jugement de la personne qui l’utilise. 

Et c’est probablement une bonne nouvelle pour les humains. 

Références 

Organisation de coopération et de développement économiques. (2024). Fostering students’ creativity and critical thinking. OECD Publishing. https://www.oecd.org/en/publications/fostering-students-creativity-and-critical-thinking_62212c37-en.html 

Saroyan, A., Vincent-Lancrin, S., & Bouckaert, M. (2022). Fostering creativity and critical thinking in university teaching and learning: Considerations for academics and their professional learning (OECD Education Working Paper No. 280). Organisation de coopération et de développement économiques. https://one.oecd.org/document/EDU/WKP(2022)18/en/pdf 

World Economic Forum. (2025). The future of jobs report 2025. World Economic Forum. https://www.weforum.org/publications/the-future-of-jobs-report-2025/digest/ 

World Economic Forum. (2025). Skills outlook. In The future of jobs report 2025. World Economic Forum. https://www.weforum.org/publications/the-future-of-jobs-report-2025/in-full/3-skills-outlook/ 

PerformanSe. (2025). Dictionnaire des soft skills et compétences [Document interne]. 

Gosset, C. (2026). L’impact de l’intelligence artificielle sur la gestion des ressources humaines [Document interne de TechnoCompétences]. 

Kerouh, F. (2026, 29 juillet). Entrevue réalisée dans le cadre du projet Ma carrière techno [Communication personnelle]. TechnoCompétences. 

Rubin, R. (2023). The creative act: A way of being. Penguin Press.