La sobriété numérique, ce n’est pas si simple
Il y a quelques semaines, j’ai vendu ma télévision.
Pas parce que je voulais réduire mon empreinte environnementale. Pas parce que je souhaitais faire un geste militant. Je l’ai vendue parce que je ne l’utilisais presque plus. Comme plusieurs personnes, je regarde maintenant mes séries sur mon ordinateur portable, mes vidéos sur YouTube sur mon téléphone et les films que je veux voir me suivent d’un appareil à l’autre. La télévision avait pris moins de place dans mes habitudes que dans mon salon.
En la voyant partir (en autobus tout de même haha), je me suis toutefois posé une question qui m’a semblée beaucoup plus intéressante que la transaction elle-même. Est-ce vraiment mieux?
Changement d’appareil!
Après tout, je n’ai pas cessé de consommer du contenu, je n’ai pas réduit mon temps d’écran (pas encore). J’ai simplement déplacé mes habitudes vers d’autres appareils. Cette réflexion m’a ramenée à un constat que nous abordons dans notre livre blanc sur la sobriété numérique.
Le numérique donne souvent l’impression d’être immatériel alors qu’il repose sur des infrastructures bien réelles qui nécessitent des ressources, de l’énergie et des équipements fabriqués à grande échelle. Selon les données présentées dans le livre blanc, le numérique représenterait environ 5 % des émissions de gaz à effet de serre au Québec, une proportion qui continue de croître avec nos usages.
Je me suis alors demandé si regarder une série sur mon ordinateur était plus responsable que de la regarder sur une télévision. Comme souvent lorsqu’on s’intéresse à la sobriété numérique, la réponse est moins évidente qu’on pourrait le croire.
Une grande partie de l’impact environnemental du numérique se trouve dans les appareils eux-mêmes, bien avant qu’ils n’arrivent dans nos maisons. Fabriquer un ordinateur, un téléphone ou une télévision demande des matières premières, de l’énergie et des processus industriels complexes. C’est d’ailleurs pourquoi prolonger la durée de vie des appareils demeure l’un des gestes les plus importants que l’on puisse poser.
Téléchargement ou écoute en ligne?
Une autre question a rapidement suivi. Lorsqu’on sait qu’on va regarder une série, vaut-il mieux télécharger les épisodes ou les regarder en streaming? J’aurais aimé trouver une réponse simple, mais la réalité est encore une fois nuancée. Dans plusieurs cas, l’écart demeure relativement faible.
Cela dit, télécharger un contenu que l’on prévoit consulter plusieurs fois peut éviter des transferts répétés de données. Cette réflexion nous oblige surtout à prendre conscience que derrière le simple fait d’appuyer sur le bouton « lecture », il existe tout un réseau de serveurs et d’équipements qui travaillent pour que le contenu apparaisse instantanément sur nos écrans.
Et TikTok dans tout ça?
Pourtant, plus j’y réfléchissais, plus j’avais l’impression que le véritable enjeu n’était peut-être pas Netflix. Lorsque l’on parle de diffusion en continu, on pense spontanément aux films et aux séries. Or, une partie grandissante de notre consommation numérique passe aujourd’hui par des contenus de quelques secondes. TikTok, Instagram Reels et YouTube Shorts occupent souvent les moments d’attente, les déplacements en transport collectif ou les quelques minutes libres que l’on cherche à remplir entre deux tâches.
Je me reconnais là-dedans. Il m’arrive d’ouvrir une application pour regarder une seule vidéo et de réaliser plusieurs minutes plus tard que l’algorithme a décidé du reste. Contrairement à un film ou à une série que l’on choisit délibérément, les vidéos courtes misent sur l’accumulation. Une seule vidéo ne représente pas grand-chose, mais des centaines de vidéos regardées chaque semaine finissent par former une habitude dont on ne mesure pas toujours l’ampleur.
Cette réflexion me semble au cœur de la sobriété numérique. L’objectif n’est pas de compter chaque mégaoctet consommé, mais de mieux comprendre les habitudes qui se développent presque sans que l’on s’en rende compte.
Pas si simple
C’est aussi ce qui m’amène à me méfier des comparaisons simplistes que l’on voit parfois circuler sur les réseaux sociaux. Vous avez probablement déjà croisé une image affirmant qu’une activité numérique équivaut à un certain nombre de bouteilles d’eau. Ces comparaisons attirent l’attention, mais elles donnent parfois l’impression que l’on peut résumer des enjeux complexes à un seul chiffre. Or, les impacts du numérique dépendent de nombreux facteurs et changent constamment selon les appareils utilisés, les réseaux sollicités ou les infrastructures qui alimentent les services en ligne.
La même prudence devrait s’appliquer lorsque l’on parle d’intelligence artificielle. L’essor de l’IA soulève des questions légitimes sur la consommation énergétique des centres de données et sur l’empreinte environnementale de nos usages numériques. Une question que l’on pose rarement me semble beaucoup plus simple, est-ce que l’usage que nous faisons de ces outils apporte une réelle valeur?
Au fond, vendre ma télévision n’a pas transformé ma relation au numérique. Ce geste m’a simplement forcée à regarder mes habitudes avec un peu plus de recul. Les écrans n’ont pas disparu de ma vie. Ils ont changé de format, d’emplacement et parfois même de fonction.
La sobriété numérique ne consiste pas à renoncer à la technologie. Elle nous invite plutôt à reprendre conscience de ce que nous faisons avec elle, à nous demander ce qui nous est réellement utile et à reconnaître que même les usages les plus banals ont un impact bien réel. C’est peut-être là que commence un numérique plus responsable.
